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 Fur, un portrait imaginaire de Diane Arbus

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Bunny Lake

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Messages : 310
Date d'inscription : 04/06/2009

MessageSujet: Fur, un portrait imaginaire de Diane Arbus   Mar 16 Juin - 20:38

Je précise en préambule, comme le film le fait grâce à un carton, que cette oeuvre ne propose pas une biographie juste de la formidable artiste qu'était Diane Arbus, mais plutôt, une phantasmagorie à son sujet.
Je précise également que le personnage de Lionel Sweeney est inspiré de Stephen Bibrowski, un freak ayant "travaillé" pour Barnum entre autre, et rebaptisé Lionel the Human Lion, entre autres surnoms.



***


Le film débute à la fin des années 50. Diane (prénom qu'il faut prononcer à la française), vit à New York, dans un immeuble très huppé d'un quartier chic. Mariée à Alan, photographe de mode important dont elle est l'assistante dévouée, Diane a deux filles, Grace et Sophie. En ce jour, Alan organise, avec les parents de Diane, fourreurs de leur état, un défilé dans son appartement.
Au milieu des mannequins, Vénus splendides à la fourrure, Diane s'active, court à droite et à gauche, allume les cigarettes de l'une et de l'autre et n'a même plus le temps de fumer la sienne. Ses parents continuent de donner leurs ('précieux') conseils, son mari la remercie et l'embrasse en se demandant ce qu'il ferait sans elle, aucun ne se rend compte de l'angoisse qui étreint son coeur, de l'impasse dans laquelle elle se retrouve, et dans laquelle elle étouffe.



Diane constate, le même soir, qu'un camion de déménagement s'arrête en face de chez elle. Très vite, elle remarque un homme masqué, masque qui, accompagné des objets et meubles étranges que l'on monte dans l'immeuble, l'intrigue. Il est le nouvel arrivant, son nouveau voisin... et lorsque l'homme lève les yeux, et que leur regard se croisent l'espace d'un très court instant, Diane a le coeur qui bat la chamade. Cet homme, qui en à peine une petite minute, a revéillé chez elle une curiosité qui s'était tarie, elle décide un peu inconsciemment qu'elle ira le voir, pour le prendre en photo. En se rendant chez lui, grâce à une clef venue merveilleusement jusqu'à elle grace à un conduit, Diane découvrira un Freak, du nom de Lionel Sweeney, un homme atteint d'hypertrichose - maladie qui recouvre tout le corps de longs poils qui peuvent être assimilés à une fourrure - rencontre qui changera sa perception de la vie et de son art à jamais.



***

"Ce que je prefère, c'est aller là où je ne suis jamais allée"
Diane Arbus.



Fur est un film sensuel et ouvertement féminin, qui dès le début, nous convie au voyage mental. La fourrure, l'eau, les masques et le monde de l'enfance en font partie intégrante. Et comme Fur est également un film de paradoxes, ces élèments se retrouvent dans l'appartement du nouvel arrivant, soit un homme. Diane, cette femme frustrée et sclérosée, en fuyant un temps son appartement, retrouve dans ce début de voyage sa féminité cachée.
Diane voyage, un voyage qu'elle fera aussi bien physiquement que mentalement. Physiquement, car elle doit monter les étages de l'immeuble qui la sépare de sa nouvelle passion. Elle habite au rez de chaussée, il habite au dernier étage, presque sous les combles. En bas, à l'image de la famille Arbus, c'est propre, beau, éclatant, les escaliers sont spacieux. Plus l'on monte, plus la peinture au mur s'éffrite, plus les couleurs s'assombrissent, le papier peint est déchiré, un état de dégradation et le parfum du passé, comme si personne n'était monté là depuis bien longtemps.
Les escaliers se rétrecissent, les escaliers tournent en rond... des escaliers qui peuvent se rapprocher de ceux en colimaçon de la mémoire tel que l'expose Virginia Woolf dans le merveilleux Orlando.



A partir de là, Fur se dévoile sensuel et se veut une relecture de la Belle et la Bête, en prenant tous les atours d'un conte, jusque dans ses symbolismes.
Sensuel parce que l'un, malade de surcroit, est chasseur (Lionel), l'autre est la proie consentante (Diane). L'un est ouvertement manipulateur, et foncièrement intelligent, puisqu'il comprend, avant même que la Belle n'en parle, son désir d'autre chose, son envie de folie, et sa rage d'aimer tout ce qui s'éloigne des conventions, son étouffement dans ce milieu reglé comme une horloge et conventionnel. Il sait à l'avance, comme un magicien, ce que cache l'aspect lisse de sa proie, et en profite : dans un habile jeu de mots, habile mais pourtant d'une franchise et d'une impudeur extrême, il la pousse à avouer ses pulsions, ses interêts, ses manques. Puisque lui- même s'éloigne des conventions, les deux se complètent à merveille : elle, l'exhibitionniste, se plait à dévoiler sans fards ses tourments et ses désirs (sexuels ou non), lui, le voyeuriste (il possède un télescope pour espionner sa voisine, une freak sans bras), voit, la voit, et l'écoute. Et surtout, débarrassé des apparats et du paraitre, il ne la juge ni ne la condamne.



Film sensuel avant tout dans les regards échangés et surtout, le regard donné à l'autre. De la curiosité réciproque (si Lionel est le monstre, il dira, à raison, que sous son apparence normale, Diane est plus monstrueuse que lui) nait le désir, et du désir nait la passion. A ce titre, Kidman est d'une belle sensualité, toute en retenue et en délicatesse ambigue, tandis que Robert Downey Jr joue sur sa voix profonde et chaude, et sur ses yeux pour provoquer l'attirance, puisque dans la quasi-totalité du film, il apparait caché (par les masques et la fourrrure). On joue alors sur l'attirance du mystère, l'excitation de l'inconnu, comme un jeu où l'on risque de se brûler les ailes, ou de perdre ce qui est déjà acquis (en l'occurence, et ce que l'on devine assez rapidement, l'éclatement de la cellule familiale).



Un film comme un conte, puisqu'outre La Belle et la Bête, qui renvoie directement au chef d'oeuvre de Jean Cocteau, l'empreinte de Lewis Carroll est convoquée : un lapin blanc sert d'animal de compagnie à Lionel, la clef dans les conduits qui ouvre les portes d'un monde inconnu, le livre en lui-même est lu par Sweeney à l'une des filles de Diane... Lionel, lui, vivant dans une sorte de maison faite de bric-à-brac, échappe (le personnage comme son lieu d'habitation), à toutes notions de réalité.

L'une des thématiques la plus forte est axée autour de l'oeil, du regard, ce que l'on voit et ce que l'on devine. Diane, dans son bel appartement, marié à un homme doué et mère de deux jolies enfants, jeune femme par hérédité riche et oisive, pourrait mener, comme le laissent suggerer les parents de la dame, une vie heureuse. Et pourtant, Diane s'étiole et se fâne avant l'heure. Personne ne le voit, s'arrêtant à la belle façade offerte, petite robe bien repassée et bouttonnée jusqu'au cou, dont les couleurs ternes semblent invariables, chignon impeccable, pas une tache, pas même un poil en trop. Diane, attirée par les poils, vus comme un element de dégoût et de rejet par la bienséance, mais surtout comme un manque de civilité, embrassant le poignet velu de son époux avant de s'arrêter parce qu'il en rit, a appris à canaliser, presqu'inconsciemment, ses désirs et pulsions animales.
Societé des apparences dans laquelle évoluent ces riches familles New Yorkaises, représentation quasi-parfaite des couvertures pour Vogue qu'Alan prend en photo, sourires figées et bonheur éternel, couleurs acidulées et l'on s'arrrête à la couverture. Ouvrir le livre prend trop de temps, fait trop souffrir, oblige à trop de choses... il y a le regard de l'autre, qui juge et blesse, le regard comme une mini caméra intérieure qui est le miroir de l'enfant qui continue de vivre en nous - voir la très belle séquence où Diane, poussée en ce sens par Lionel, revisite ses propres souvenirs : adulte, elle ouvre une minuscule porte - référence encore, à Lewis Carroll. Ici, Diane observe ses souvenirs, mais de loin, comme on regarde un vieux film (et comme Alice est condamnée à observer, au tout début, Wonderland parce qu'elle est trop grande pour y entrer), et se rend compte que l'attrait de la bizzarerie était en elle depuis le début, dans son attirance spontanée envers un petit garçon défiguré, qu'elle considère beau, de son observation mi-clinique-mi angoissée d'un clochard mort sur un banc, et surtout, cette scène magnifique où un attrait morbide la pousse à grimper à la fenêtre de son immeuble, sur le point seulement, de se jeter en bas. Ou plutôt, de s'envoler, comme si elle devinait déjà que le monde qu'on lui propose, et son étroitesse, n'étaient pas pour elle.



Fur est également un film qui explore la notion de lien, de partage, de leg, de la famille. Chacun laisse son empreinte, qu'elle soit figuré ou propre, en quelqu'un, ou quelque part - comme Diane Arbus laissera son empreinte dans ses photographies.
Les deux filles du couple en sont un exemple frappant : Grace, l'ainée, pense fermement que quelque chose ne va pas avec sa mère. Le leg du père est en elle, tant elle lui ressemble, sévère et déjà mature, mais où la mère, dans son esprit enfantin, est déjà condamnée, parce que ne répondant pas, ou plus, à son statut de mère et d'épouse. Au contraire, Sophie, la cadette, a en elle une forme d'étrangeté, qui la poussera, comme sa mère avant elle, à monter les escaliers à la rencontre de l'homme qui s'y cache. Contrairement à Grace qui ignorera Lionel, l'enfant se plaira en sa compagnie, justement dans ce qu'il a de monstrueux, et surtout parce que son regard à elle est celui de l'enfance : au-delà de l'apparence bestiale, elle sait d'instinct voir l'homme, jusqu'à le laisser s'assoir sur son lit pour qu'il lui raconte une histoire (Alice In Wonderland, bien sûr), et jusqu'à ce qu'il lui fasse cadeau de son bien aimé lapin blanc.



D'ailleurs, Sophie peut être vue comme la réplique enfantine de Diane, allant spontanément vers les Freaks (lors de la soirée donnée par Diane, elle est la seule à s'amuser et à ne pas être intriguée par les nains, les soeurs siamoises ou les géants qui l'entoure), et dès le début, son étrangeté (pour certaines personnes seulement) nous est donnée : sa première apparition nous la montre déguisée en lapin, roulant sur un trotinette. Si la passion de Diane pour l'étrange est melée à une certaine forme de danger, peut-être de perversité, celle de Sophie est d'une pureté absolue : celui du regard de l'enfance, qui, semble nous dire Shainberg, reflexion connue mais tellement réelle, tend instinctivement vers tout ce qui sort des sentiers communs. Si Diane est attirée vers cela, c'est qu'elle n'a pas perdu les peurs, les angoisses, et les désir de l'enfant qu'elle était, l'enfant dans les vieilles bobines qu'elle repasse derrière ses yeux clos. D'ailleurs, à ce titre, elle ressemblerait presque à une enfant qui redécouvre le monde, entre la reserve naturelle du personnage - et du jeu d'actrice -, jetant des petits coups d'oeil malicieux autour d'elle. Alan, lui, si bien integré dans la vie, et Grace, déjà une petite femme rigide, ne peuvent tout simplement plus faire le chemin inverse. Et même quand ces gens le tentent, il est déjà trop tard, voire la volonté d'Alan, quand il se rend compte que sa femme lui échappe, de se laisser pousser barbe et moustache, dans le but de lui plaire à nouveau. Si le procedé peut paraitre touchant, il montre que le personnage est définitivement cloitré dans le monde de l'apparence.
Spoiler:
 



Fur, en convoquant l'univers du conte et de sa symbolique précieuse, donne à voir un film qui se partage entre réalité et illusion, entre fascination et morbidité. Un film qui peut s'averer troublant, si l'on accepte de rentrer dans le jeu et dans ses facilités, troublant puisque melé à l'infini des notions d'enfance, pureté du regard et tolérance vis-à-vis des autres (et surtout de la différence). Mais sa profonde maturité, car le film ne parle finalement que de phantasmes considerés bizarres par la grande majorité (fascination pour un cadavre, être nu au milieu de gens nus, et surtout, faire l'amour avec une bête), peut lui donner cet aspect que certains qualifieraient de malsain (aspect que, souvent, prennent les rêves de l'enfant). Troublant également, car jouant pratiquement sur toute sa longueur sur les non-dits, et les silences. De fait, Lionel, personnage optimiste et impulsif, ne montre que rarement sa douleur et sa souffrance, évoquée là encore, uniquement dans les vieilles video qu'il passe dans son antre, les vieilles photographies, et dans la voix (élèment le plus important, peut-être, du personnage, et pour ceux qui n'auraient pas vu le film, à voir uniquement en VO : il est impossible de vouloir se passer de cette voix qui ressemble à du velours). Les non-dits et les silences, la réalisation faussement académique de Shainberg donnent au film une allure d'écrin, une aura de secrets, ce que n'aurait pas désavoué Arbus, elle qui disait qu'un "photographe est un secret sur un secret. Plus il en dit, moins vous en savez".



Mais ne surtout pas faire l'erreur de penser qu'il s'agit d'un biopic juste et exact. C'est une phantasmagorie sur un personnage fascinant (qui finit par se suicider en 1971, s'échappant de la vie, plutôt que de s'envoler par la fenêtre, à coups de rasoirs et médicaments) et s'appuyant sur des évenements ayant réellement existés, mais c'est tout. Une jolie phantasmagorie, une ode à la gloire des Aristocrates de ce monde, et à un de ces êtres qui fit de la bizzarerie, des freaks, des exclus et de l'étrange quelque chose de profondement proche, familier, beau, rugueux et brutal à la fois.
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